Dans l’esprit collectif, posséder un véhicule est un symbole de liberté, un moyen unique de ne plus être dépendant. C’est effectivement en partie vrai, mais cela ne s’applique pas à l’ensemble de la population. Certains sont effectivement éconduits et dans l’incapacité de prendre le volant.
Un accès à la conduite bien plus restreint qu’on ne le pense
Une enquête d’envergure, menée en deux temps (octobre 2024 et mai 2025) auprès d’un large échantillon de la population française, révèle une réalité souvent sous-estimée : près d’un tiers des Français sont structurellement exclus de la conduite automobile.
Selon les résultats, 20 % des personnes interrogées, âgées de moins de 17 ans, n’ont pas encore atteint l’âge légal pour passer le permis de conduire. Parmi les plus de 17 ans, 9 % n’ont jamais obtenu de permis ou détiennent un document non reconnu en France. Enfin, 4 % des répondants font face à une incapacité permanente les empêchant de conduire. Cette proportion, déjà significative, est appelée à croître avec le vieillissement de la population et l’introduction de nouvelles exigences législatives, telles que des examens médicaux obligatoires pour les conducteurs seniors.
Ces chiffres soulignent une fracture dans l’accès à la mobilité automobile, un enjeu crucial dans une société où la voiture reste un pilier de la liberté de déplacement.
Le permis de conduire ne garantit pas d’être autonome
Si détenir un permis de conduire symbolise une certaine autonomie, l’enquête menée en octobre 2024 et mai 2025 auprès de la population française dévoile une réalité bien plus nuancée. Seuls 18 % des titulaires du permis affirment pouvoir conduire en toute liberté, sans aucune contrainte, où et quand ils le souhaitent.
À l’opposé, 44 % des conducteurs, soit plus de 20 millions de personnes, renoncent systématiquement ou fréquemment à prendre le volant dans au moins l’une des 25 situations recensées par l’étude – qu’il s’agisse de conditions de circulation, de contraintes personnelles ou d’autres obstacles. Par ailleurs, 38 % des détenteurs du permis limitent occasionnellement leur usage de la voiture.
Au total, 82 % des conducteurs français se retrouvent, à un moment ou à un autre, contraints d’abandonner l’utilisation de leur véhicule. Ces chiffres mettent en lumière une mobilité automobile entravée, révélant les défis d’une liberté de déplacement bien moins absolue qu’il n’y paraît.
Des facteurs d’exclusion à la conduite quotidienne
Certains des obstacles sont aussi mis en lumière par les multiples freins à la conduite automobile en France, révélant des contextes et contraintes qui poussent de nombreux conducteurs à renoncer au volant.
Les situations difficiles, comme la conduite de nuit, sont un obstacle majeur : 43 % des conducteurs y rencontrent des difficultés, et 7 %, soit environ 3 millions de personnes, refusent catégoriquement de conduire dans l’obscurité. Le trafic et le stationnement constituent également des repoussoirs : 10 % des conducteurs évitent régulièrement de prendre la route à cause des embouteillages ou des manœuvres, tandis que 11 % renoncent en raison des difficultés de stationnement. De même, 10 % préfèrent contourner les routes rurales ou les chemins sinueux de montagne, jugés trop exigeants.
Au-delà des conditions de conduite, les contraintes matérielles et administratives pèsent lourd. Le coût de la voiture, notamment carburant et péages, est le premier frein : 13 % des conducteurs y renoncent au moins une fois par mois, et 22 % au moins une fois par an. Les pannes mécaniques touchent un conducteur sur quatre chaque année, tandis que les obstacles administratifs compliquent encore la donne : 15 % ont évité un trajet faute de contrôle technique à jour, 10 % pour absence d’assurance, et 9 % en raison d’un permis suspendu ou expiré.
Ces chiffres dressent le portrait d’une mobilité automobile entravée par des barrières aussi bien pratiques qu’économiques, limitant la liberté de déplacement des Français.
Selon l’âge et le sexe, des disparités sont présentes
Parmi ceux qui renoncent à prendre le volant, l’enquête a permis de mettre en évidence les femmes et les jeunes. Seules 15 % des femmes déclarent conduire sans jamais renoncer, contre 21 % des hommes. Les conductrices se distinguent notamment par leur réticence à conduire de nuit : 50 % d’entre elles évitent ces situations, contre 36 % des hommes. En revanche, les hommes sont davantage freinés par des obstacles matériels : 13 % citent des problèmes d’assurance comme raison occasionnelle de renoncement, contre 6 % des femmes, et 12 % font face à des suspensions de permis, contre seulement 4 % des femmes.
Les jeunes de 18 à 24 ans apparaissent comme les plus vulnérables. Près de 97 % d’entre eux renoncent à conduire au moins occasionnellement, et 34 % le font très régulièrement. Moins aguerris, ils adoptent une prudence accrue : 60 % évitent la conduite en ville (contre 42 % en moyenne) et 46 % boudent les routes rurales ou montagneuses (contre 26 % en moyenne). Leur précarité économique amplifie ces contraintes : 52 % renoncent à conduire pour des raisons financières, contre 35 % pour l’ensemble de la population.
Ces chiffres révèlent une fracture dans l’accès à la mobilité, où femmes et jeunes, confrontés à des défis spécifiques, voient leur liberté de conduire fortement entravée.
Repenser la mobilité
Afin de réduire ces inégalités, sociales et/ou économiques, une profonde réflexion se pose quant à la transformation de la mobilité, ce qu’explique Sylvie Landriève, directrice du Forum Vie Mobiles, à l’initiative de ces enquêtes :
« Alors que la conférence de financement des mobilités est une nouvelle occasion de repenser notre système de mobilité, notre enquête met en lumière une fracture méconnue mais profonde qui doit orienter les échanges. Parce que notre système de mobilité est entièrement structuré autour de la voiture, il marginalise celles et ceux qui ne peuvent pas ponctuellement, régulièrement ou structurellement y avoir recours. Et ce nombre ne peut qu’augmenter avec le vieillissement de la population et le durcissement de la réglementation sur le permis.
Suite à cette enquête, la voiture ne peut plus être considérée comme synonyme de liberté. Il est urgent de repenser notre système de mobilité dans son ensemble, et de développer des alternatives accessibles à tous, sur tous les territoires. »


